Légende tirée de l'album souvenir publié lors des fêtes du 125e de Notre-Dame-du-Portage en 1981.

Il est possible de consulter l'album à la bibliothèque municipale.




Même en fouillant dans la petite histoire de Notre-Dame-du-Portage ou en interrogeant les personnes plus âgées, nul ne sait d'où vient le nom donné à cet écran de roc (beaucoup plus imposant autrefois), situé à 1.5 Km à l'ouest du village. Comme une proue de navire, il semble se frayer un chemin vers le fleuve. L'ancienne route vers l'Acadie le contournait par la plage à marée basse et certains affirment qu'on l'a surnommé "Malin" parce qu'à marée haute, le voyageur ou le coureur des bois devait l'escalader pour continuer sa route. 

 

Le rocher toutefois ne devint légendaire qu'après qu'une goélette ancrée à l'Île-du-Pot-à-l'eau-de-vie (partie est de l'Île aux Lièvres), essuya une forte tempête, perdit son ancre et, poussée par le vent du nord, vint se briser sur les rochers près du Rocher Malin. Des marins y perdirent la vie et ceux ayant survécu au naufrage auraient enseveli, au pied du rocher, les restes de ceux qui y perdirent la vie.

 

À cette époque, l'inhumation des morts ne pouvait se concevoir ailleurs que dans un cimetière et les restes des marins reposant près du Rocher Malin n'avaient donc rien de rassurant. On redoutait que dans l'avenir il puisse y avoir des revenants. Fatalement, ce fut la naissance des loups-garous, des feux follets, des lutins endiablés, de Charlo, tous des émissaires du "Malin", le diable.

 

Tout était donc en place pour laisser libre cours aux légendes. La population du Portage, un peu superstitieuse, fut la cible de farceurs qui surent alimenter ces légendes. Tantôt quelqu'un se déguisait en loup-garou pour accompagner de loin le jeune amoureux se rendant le soir, à la dérobée, à un rendez-vous donné à sa blonde du voisinage. Tantôt deux individus munis de lanternes, imitaient un feu follet se tenant l'un au bas du rocher et l'autre en haut; chacun à son tour cachait la lumière de sa lanterne, ce qui avait pour effet de faire sauter la lumière de bas en haut et de haut en bas. C'était là un langage qui était certainement diaboliquement pour les couche-tard ou les promeneurs du soir. Ces même farceurs, très discrets sur leur supercherie, clamaient à qui voulait l'entendre que le rocher était habité par des feux follets ayant des révélations à faire à certaines personnes. Nos farceurs connaissaient bien leur monde et choisissaient les personnes les plus peureuse pour recevoir ces soi-disant révélations.

 

On raconte également que "Charlo" avait construit sa cabane tout près du Rocher Malin, profitant ainsi du prestige diabolique de ce fameux rocher. Ce Charlo légendaire, on le retrouve pratiquement sur tous les sentiers de coureurs des bois, que ce soit au Québec, sur la route de l'Acadie, en Ontario et jusqu'au Far West américain. Au Portage, Charlo aurait été l'instigateur de la coutume de vendre son âme au Malin. Cependant, au Portage, c'est à Charlo qu'on vendait son âme et cela se passait aux îles Pèlerins. Pour ce faire, il s'agissait de prendre la recette contenue dans un livre à l'index, "Le Petit Albert", imprimé en France, et dont quelques exemplaires avaient été clandestinement traversés en Nouvelle-France. Une ou deux copies étaient peut-être en circulation, ayant échappé à la battue des curés qui les brûlaient avec grand apparat, pour bien démontrer à leurs ouailles le venin que ce livre recelait. Toujours est-il que Charlo invitait les durs-à-cuire et les fiers-à-bras à être braves et à vendre leur âme au diable. On raconte entre autres, l'essai d'un certain Pierrot Leclerc. Il traversa aux îles Pèlerins, après avoir suivi mot à mot la recette du "Petit Albert". Pour vendre son âme il fallait voler une poule noire, par un soir d'automne sans lune, et en faire sa compagne de voyage. Cependant, mal lui en prit, lorsqu'il s'aperçut que c'était un coq et non une poule. Faute impardonnable pour la vente de son âme au Malin! La peur lui fit peut-être dire qu'il avait volé un coq au lieu d'une poule.

 

Il y a aussi la légende de la Perreault, sage-femme de St-André. Elle aurait répondu à la demande d'un certain M. Perron du Portage, venu la prier, par un soir d'automne, de se rendre au chevet de sa femme sur le point d'accoucher.

 

Ce soir-là, le loup-garou du Rocher Malin (sous la forme d'un gros chien) fut de la partie. En cours de route, près du rocher, il fit son apparition et leur barra la route. Ni Perron, ni la "Pelle-à-feu" (nom donné aux sages-femmes du temps) ne purent s'en défaire. Perron dut accepter le loup-garou, les pattes de devant sur ses épaules, afin de pouvoir continuer sa route. La Perreault avertit Perron du danger pour sa femme, et ils durent tenter l'impossible en bravant le loup-garou jusqu'au logis. À l'entrée, le loup-garou lâcha son étreinte, et avec des yeux brillants comme des boules de feu s'écria: "Ta femme est morte!" La Perreault lui répondit: "Tu as menti! la femme n'est pas morte mais bien près!" Le loup-garou disparut. En hâte ils pénétrèrent dans la maison pour trouver l'épouse à ses derniers moments. Mais la Perreault, avec son grand savoir-faire et sa foi à transporter les montagnes, sauva la maman désespérée et son enfant des griffes du Malin.

 

Baptiste Labbé et son copain Maillet furent tous deux terrassés par un loup-garou du Rocher Malin près d'un ponceau du Portage. Ils se rendaient voir les filles.

 

Que dire des lutins de ce fameux Rocher qui, la nuit, allaient faire courir les chevaux des cultivateurs, les laissant plein d'écume et la crinière tissée? Les malheureux cultivateurs se faisaient avoir par de beaux jeunes hommes "ratoureurs", qui avaient recours à ce subterfuge pour se procurer un attelage afin de promener leur blonde.

Aujourd'hui, le Rocher Malin a perdu de son imposante allure. Devenu dangereux, non pas à cause des esprits malveillants, mais plutôt à cause des éboulements de pierres, on a du réduire sa taille afin que la route demeure sécuritaire. Nos ancêtres seraient bien surpris de le voir si tranquille aujourd'hui!



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